Archives quotidiennes :

Lis tes ratures (3)

 

Temps de latence

et de lecture…

Lire des livres,

Suivre les lignes des livres,

Sortir les mots de leurs pages-cages,

Les mots affadis

D’avoir été trop dits,

D’avoir été tiédis,

Manipulés,

Décérébrés.

Suivre aussi lignes et  signes

Dans le cours de nos vies

Toujours inassouvies,

Jonchées de déchets,

Noyées de regrets étouffés.

LIS TES RATURES

bannies des traitements de textes

Fais-en comme d’ épluchures

Un compost

!

Relis ta copie

Biffe ce qui est à biffer :

Culte de la Santé Athée

allonger sa vie à tout prix

pour quoi pour qui ?

Culte d’une hygiène de Géhenne

pour chasser la poussière,

polluer terre et mer !

Culte du Labo Bio

Le mot Dieu mis à l’Index,

On jure par le mot Bio!

Culte du corps incorruptible

Le vieux singe le jeune

Qui rejette le vieux singe

qui se prive d’être sage !

La mort mise hors jeu

Se traite en statistiques

et perd toute mystique !

L’âme mise hors je

La voilà hors d’atteinte

quand s’imposent les craintes

Et la plainte de Job assis sur son fumier

Assommé

De l’avalanche de maux immérités

N’a plus à s’adresser

Qu’à lui-même

Puisqu’il a chassé Dieu

De la carte du monde.

Plains-toi aux satellites !

Plains-toi aux statistiques !

Aux plaisirs frénétiques !

Réfugie-toi dans la sapience qui n’est pas science,

Dans la patience du passé,

Du passé repoussé

Avec la poussière

Honnie.

Honni soit qui mal y pense !

A.G.

Lis tes ratures (2) : patience, sapience, pas science, sapiens

Bonjour, Platon !

Peste ! ces temps troublés nous mènent à retourner aux sources. Jamais l’allégorie de la caverne ne s’est révélée plus éclairante.

Je rappelle ce texte si célèbre :

L’allégorie de la caverne

(…) Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête ; la lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux ; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée : imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles (…) Figure-toi maintenant, le long de ce petit mur, des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d’hommes et d’animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière ; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent ; (…) ces étranges prisonniers nous ressemblent (…) Ils n’ont jamais vu autre chose d’eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face. S’ ils pouvaient s’entretenir ensemble, ne penses-tu pas qu’ils prendraient pour des objets réels les ombres qu’ils verraient ?  (…)  Assurément, de tels hommes n’attribueront de réalité qu’aux ombres des objets fabriqués. Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu’on les guérisse de leur ignorance. Qu’on détache l’un de ces prisonniers, qu’on le force (…) à marcher et à lever les yeux vers la lumière :  l’éblouissement l’empêchera de distinguer ces objets dont tout à l’heure il voyait les ombres. Que répondra-t-il si quelqu’un lui vient dire qu’il n’a vu jusqu’alors que de vains fantômes, mais qu’à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? (…)Et, si on l’arrache de sa caverne par force, qu’on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu’on ne le lâche pas avant de l’avoir traîné jusqu’ à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vivement, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences ? (…)  À la fin, ce sera le soleil et non ses vaines images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit, mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu’il pourra voir et contempler tel qu’il est. Il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c’est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d’une certaine manière, est la cause de tout ce qu’il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Or donc, se souvenant de sa première demeure, de la sagesse que l’on y professe, et de ceux qui y furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu’il se réjouira du changement et plaindra ces derniers ? Et s’ils se décernaient alors entre eux honneurs et louanges, s’ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l’oeil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble, et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme fût jaloux de ces distinctions, et qu’il portât envie à ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et puissants ? Ou bien, comme le héros d’Homére, ne préférera-t-il pas mille fois n’être qu’un valet de charrue, au service d’un pauvre laboureur, et souffrir tout au monde plutôt que de revenir à ses anciennes illusions et de vivre comme il vivait ? (…).

Platon, L’allégorie de la caverne, La République, Livre VII, traduction E. Chambry.

Il me semble que ce texte résonne de manière stupéfiante avec notre époque où nous avons perfectionné nos chaînes au point de les rendre invisibles et, non contents de contempler les ombres projetées des réalités sur la paroi des illusions,nous nous focalisons sur des écrans de toutes tailles. Le Covid nous donnera-t-il « de souffrir tout au monde plutôt que de revenir à nos anciennes illusions et de vivre comme nous vivions ? » Nous redonnera-t-il l’envie du vide ?

Voilà le poème que cette résurgence platonicienne m’a inspiré :

Enchaînés

(Si Platon revenait parmi nous)

Il y a beau temps que des chaînes sans poids

- chaînes sans gêne -

ont pieds et poings lié

des captifs consentants,

non contents d’être dans la caverne

condamnés à scruter des ombres sur un mur.

De ces ombres projetées faisant figures plates

décomposées recomposées,

constituées de pixels,

ombres d’ombres saturées de clinquantes lumières

aplaties sur l’écran,

gorgées de faux vrai – de vrai faux,

Les ondes diffusent en continu,

sur leurs chaînes sans gêne,

- cette géhenne smart et soft

le mirage d’un monde opéré en temps réel à coeur ouvert

disséqué commenté rabâché

aplati avili.

Le captif avachi

au fond de son sofa,

soda poissant ses doigts,

somnole et se désole

de ceci de cela qu’il oublie

tout de suite,

car l’image chasse l’image,

le mirage, le mirage.

On ne sait plus qui plus quoi plus comment ni quand.

On accepte – captif consentant -

les inepties qui s’invitent sans gêne

dans la caverne moderne.

Captifs passifs poussifs

soupirent :

ce pourrait être pire !

Et remercient les chaînes – chaînes sans gêne -

de diffuser la peur, la peur qui les angoisse,

cette angoisse qui poisse qui poisse comme un soda,

les colle à leur sofa.

Il faut ça, faut bien ça

l’info sale, l’info faux,

pour que les prisonniers n’aient surtout pas envie

de voir les Vérités qui planent hors du monde,

bien loin de ce mirage de caverne moderne !

                                                                                        A.G.

En relisant l’allégorie de Platon, on peut voir le Covid 19 comme l’agent venu nous arracher au confort de l’illusion d’un village planétaire , d’une bulle sans bug offrant toutes les garanties de sécurité alors qu’elle repose sur une ultra-sophistication digne de l’apprenti-sorcier. L’arrachage ne peut se faire que dans la douleur, mais si l’on admet que c’est pour nous aveugler de Vérité et nous amener à la contemplation du Bien, le jeu en vaut la chandelle.

Le Sapiens, en nous, va-t-il se réveiller ? Retrouver la conscience de la science et non sa fascination ? Patience

Et, comme par hasard, je reçois ce texte d’Alain Tirot sur cette soeur du courage, qui fait mieux que rage : un remède contre le mal collatéral du virus, le confinement ?

PATIENCE ET LONGUEUR DE TEMPS

Six semaines de plus, le temps d’une longue patience qui est une vertu que les philosophes rattachent au courage, en tant que faculté de supporter, et d’endurer. Jankélévitch en parle comme d’un « petit courage », le courage étant pour lui « à la vie, à la mort ». (…) Comme l’écrit Merleau- Ponty :  L’héroïsme ne se prêche pas, il s’accomplit : (…) celui qui peut encore parler ne sait pas de quoi il parle .

Je propose simplement un exercice de l’esprit pour aider à mieux vivre le temps du confinement.J’écarte d’emblée une certaine conception de la patience comme acceptation passive de ce qui arrive (…)  ; comme l’écrit Nietzsche : La patience est le pire des maux car elle prolonge la peine de l’homme. Souhaitant parler de façon positive de la patience comme force contre les passions tristes nées du confinement prolongé, il m’a paru intéressant d’aborder la question de la patience par son contraire, l’impatience. (…)

Que se passe-t-il quand je suis impatient ? Je souhaite quelque chose, je voudrais que ça aille vite, ça n’arrive pas et ça me contrarie, alors je m’énerve.Si j’analyse cette séquence, je vois que l’impatience, et donc son contraire, la patience, se situe au carrefour de trois éléments qui mettent en jeu un affect spécifique. Il y a d’abord le souhait, le besoin, le voeu , bref quelque chose qui a à voir avec le désir. Il y a ensuite la contrainte, la contrariété, je n’ai pas la maîtrise de la situation, je suis impuissant devant ce qui s’oppose à mon désir. Il y a enfin la durée, le temps qui s’écoule avant la réalisation du désir, ce qui est vrai aussi bien dans le très court terme que dans le long terme. Le désir, l’impuissance et la durée sont les trois éléments qu’il va falloir analyser pour ne pas tomber dans l’affect de colère ou d’ennui.

Il n’est pas sans intérêt de s’interroger sur la nature du désir qui est en jeu. S’agit-il d’une envie compulsive ou bien s’agit-il d’un enjeu vital ? Bien entendu, dans l’immédiateté de l’impatience on ne se pose pas ces questions, on réagit. Mais, sur la durée, on ne pourra pas échapper aux affects négatifs sans réflexion, ou, comme l’écrit Spinoza dans son Tractatus, à condition d’y avoir réfléchi.

Quand l’enjeu est vital, le désir doit rester vif, car c’est la vie même.  Dans la circonstance actuelle du confinement, il ne faudrait pas que la passivité l’emporte. (…) Ce risque existe car abandonner tout désir serait une façon d’atténuer la souffrance de la situation : on sait que le mot patientia a quelque affinité avec le verbe patior qui a donné pâtir, souffrir, et on ne s’étonnera pas que la patience ait quelque lien avec la souffrance.

Face à l’impuissance, on se souviendra, là encore, de Spinoza : « L’homme n’est pas un empire dans un empire ». On n’a pas la maîtrise face à la nécessité. Beaucoup d’éléments de notre vie se déroulent sur le champ de la nécessité. On se souvient des critiques de Nietzsche sur le libre-arbitre, sur l’illusion d’une certaine forme de liberté. Mais on sait aussi qu’il y a en nous la force d’accepter le destin, l’amor fati. Prendre en compte la nécessité est chose difficile parce qu’on n’a pas l’habitude de penser à toutes ces choses. Il faut changer d’horizon de pensée. La réalité résiste..

La durée, c’est l’expérience du temps qui passe, à la fois le passé et le futur qu’on imagine. Quand ce futur n’est pas daté dans le temps, on est désemparé, voire angoissé. Il me semble que, pour répondre à cette angoisse, il est bon de se situer dans l’instant, dans le maintenant ouvert à ce qui peut advenir, profiter du présent qui est déjà une éternité. C’est l’expérience de celui qui dit et pense : « J’ai le bonheur d’exister ».

Peut-être alors sera-t-il possible, dans la rumination de ces pensées, de maintenir la distance face au pathos, en acceptant l’inadmissible ?

alain.tirot@orange.fr

 

Carpe diem

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