Archives mensuelles : mai 2020

Le temps d’un rêve…lis tes ratures !

Le ciel s'ouvre aux tapis volants !

Le ciel s’ouvre aux tapis volants !

Hier aux confins de nos imaginaires, il nous faut repartir sur les sentiers du Réel, retrouver âges et usages ! Saurons-nous à nouveau marcher sur les sentiers tracés, battus et rebattus, si vite abattus par l’Inconnu ?

 

Huis Confiné (atelier d’écriture, 3ème et dernière étape)

Corps confiné, Esprit libéré.

Corps confiné, Esprit libéré.

Un marathon en chambre, en quelque sorte, cet atelier inspiré par Huis Clos, nourri par Les Mots, du même Sartre, celui dont la vocation d’écrivain est née de la prise de conscience de sa laideur quand, vers l’âge de 5 ans, on l’emmena chez le coiffeur pour couper ses jolies boucles blondes…

Le fait de se sentir enfermé dans un corps, c’est notre lot à tous, mais quand celui-ci est ressenti comme source de douleur physique ou morale, il donne à l’âme qu’il recèle une existence plus puissante.

Toutes proportions gardées, la période de confinement que nous venons de traverser a pu avoir un effet comparable : immobilisés physiquement, nous avons pu donner des ailes à notre esprit par l’écrit. Il me semble que cet atelier en est l’illustration : des textes libres qui se répondent comme en un jeu de miroirs…

À vous de lire !

Huis Confiné 3 : C’est net !

 

  1. Premier triangle : Anne, Josette, Malika. « Que le temps passe vite, sur terre ! »

                                                     MIROIR, MOUROIR ET MOUCHOIR

Anne, Josette et Malika se retrouvent chez leur tante, tombée dans le puits en voulant s’y mirer. Elle avait alors 94 ans. Les obsèques auront lieu le lendemain. Pendant que les hommes sont occupés à des affaires d’hommes, elles restent à veiller… Malika a cueilli au passage des fleurs des champs qu’elle dispose dans la cruche à lait qu’elle trouve posée sur le buffet. Elle pose le tout sur la table puis s’en va, rêveuse, vers la fenêtre. Josette est assise sur une chaise, l’air guindé, oppressée et mal à l’aise. Anne erre dans la pièce, remuant tout sur son passage, à la recherche d’une activité ou de souvenirs. L’ambiance est particulière, un peu tendue, comme si ces trois femmes s’évitaient.

Malika, elle, regarde par la fenêtre la pluie fine se déposer sur un vieux vélo oublié, l’air rêveur : Comme le temps passe vite sur terre !

Josette : Parlez pour vous, je n’ai eu de cesse de le rattraper, de tenter de l’arrêter, d’en invertir la destinée…Que nenni ! Tout était écrit. Regardez la fin terrible de tante Hildegarde. Tout est écrit vous dis-je !

Anne sautille après avoir dessiné une marelle sur le plancher. Elle cherche, dans la pièce, un objet à lancer jusqu’au « ciel ». Malika la rejoint et ramasse au passage une cuiller égarée sur le buffet afin de satisfaire aux nécessités du jeu.

Josette : Malheureuses, que faites-vous là ? Comme toujours il vous faut faire mille excentricités, alors que le temps est venu de prier.

Anne : Que voulez-vous lui dire, à votre Dieu ? Que tante Hildegarde s’est bien marrée ? Qu’elle était belle comme un lever de soleil sur un champ de barbelés ? Qu’elle errait depuis déjà de nombreuses années dans les rues du village comme si elle se cherchait ? Que, si Narcisse n’avait pas existé, sûr qu’elle l’aurait inventé ?…

Josette, elle tire sur son tailleur naphtaliné, mal ajusté et l’époussette comme si ces paroles l’avaient souillé : Taisez-vous, vous blasphémez !

Malika : Enfin, Josette ! Vous savez bien qu’il y a longtemps déjà que tante Hildegarde ne se laissait plus emprisonner, toutes certitudes effondrées, et qu’elle aimait à se réinventer.

Anne : Je suis sûre qu’elle aurait aimé que, pour sa dernière nuitée, nous festoyions de chips, de barbe à papa et de fraises Tagada ! Allons, c’en est fini, Josette, d’avaler des manches à balai… Rions, festoyons, dansons… en souvenir de notre tante bien aimée. Un jour nous partirons nous aussi pour errer dans l’Éternité …. Alors, autant prendre ici-bas un avant-goût de paradis !

Josette, elle s’agite, monte le ton : Taisez-vous, vous dis-je ! – Vous blasphémez !

Malika : Tu l’as déjà dit.

Josette, elle retrousse les lèvres dans une mimique de dégoût : Qui vous permet de me tutoyer ?

Malika : Tu fais ta mijaurée… Mais tu crois que je ne t’ai pas vue, à 15 ans, avec l’Albert au fond de la courée de tante Hildegarde ? Dis, tu te laissais tutoyer !… Eh, eh, eh !… Même que tu semblais avoir envie de danser !

Anne : C’est vrai qu’on s’amusait bien ! C’est ici qu’on a goûté et même savouré nos premières échappées ! Allons Chaussette, elle a raison, Malikouchna, de ne pas faire la cul-pincé !

En entendant ainsi les surnoms de leur enfance, chacune a un sourire de complicité. Mais, très vite, Josette se crispe à nouveau et cette crispation s’intensifie.

Malika reprend de plus belle le jeu de marelle et, malgré ses 60 ans et sa tenue de deuil trop etriquée, elle s’amuse comme une enfant.

Josette, criant très fort et s’agitant en tous sens: Qui ? Qui m’a condamnée ? Qui m’a imposé ces demi-folles sautant à cloche pied dans la chambre d’une morte à veiller ?

Anne : Chut, tu vas la réveiller ! Te souviens-tu de cette fois où oncle Aloïs te jeta au visage un pot de lait parce que tu avais crié au passage d’une araignée sur le buffet ?

Anne sourit comme pour elle-même en se souvenant. Elle en rit encore quand Malika fait mine d’en voir une sur la cheminée. Josette, n’y tenant plus, se met à hurler et monte sur la table, bousculant au passage le vase. Comme à l’accoutumée, les deux cousines rient de leur forfait. Le vase est allongé sur la table, l’eau s’égoutte et ,dans le silence , chacune regarde ce goutte à goutte s’écouler jusqu’au sol.Josette regarde ses cousines, puis le vase, les fleurs éparses et brutalement prend la cruche et la jette en direction de la cheminée. Celle-ci se fracasse sur le mur. Chacune se tait.

Josette : Je n’en peux plus. Regardez, tout cela est de votre faute.

Un nouveau silence s’installe, chacune semble captivée par les morceaux de verres répandus sur le sol, et par ce goutte à goutte.

Anne : à voix basse, comme pour elle-même, des larmes dans la voix.

Mais qu’as-tu fait là ?

Josette : la voix forte, faussement triomphante .

Et toi ,que fais-tu à te moquer sans cesse de moi ?

Anne : émue,

Je ne me moquais pas, je riais juste.

Malika fait un pas vers la table pour éponger l’eau et ramasser ses fleurs mais Josette les piétine, en riant d’un rire forcé.

Malika :pourquoi ?…

Josette : baissant d’un ton

Parce que je n’en peux plus de vos simagrées, parce que, depuis toujours, je suis votre souffre -douleurs, parce que tu es trop avare pour acheter de vraies fleurs pour tante Hildegarde, parce que tu es mal placée pour donner des leçons aux autres , parce que tout le monde sait que tu es une artiste ratée, parce que c’est tant mieux si tu n’as jamais pu avoir d’enfants, sinon, ils auraient été des ratés eux aussi , parce que si mon mari ne te plaisait pas, au moins moi, je l’ai gardé mon mari, parce que tout le monde sait qu’à faire ta mijaurée tu penses nous berner sur l’héritage et que tu cherches à récupérer la maison… Tante Hildegarde n’était pas dupe, tu penses bien qu’elle a prévu tout cela et qu’elle ne te laissera pas nous spolier une fois de plus.

Puis elle reprend son souffle et regarde Anne, abasourdie par ce qu’elle vient de produire ! Celle-ci s’ébroue comme si elle venait de prendre une douche froide.

Anne : Eh bien ! Quand tu t’y mets, tu t’y mets !

Josette : ragaillardie par l’abrutissement d’Anne que, pour une fois, elle domine

Non, non je n’ai pas fini, ma chère cousine. Tu sais comment les hommes parlent de toi dans la famille ? La castratrice, le mâle, celle dont l’Hector cire les chaussures chaque matin. Celle qui danse sur les morts, trop contente de n’avoir plus personne au-dessus d’elle. Tu crois que l’on ne sait pas que tu dois ta réussite au fait que tu as toujours exploité tes ouvriers, que tu t’es mariée pour avoir la fortune d’Hector, que tu as ensuite asservi à tes exigences ? Il te fallait tout, il fallait que tu maîtrises tout, que tu sois la première en tout, que personne ne te fasse d’ombre. Pourquoi crois-tu que ta fille s’est enfuie aussi loin ? Parce que ce n’est pas possible de vivre dans l’ombre de Madame, que l’on ne peut que s’y faner ou survivre ! Demande à ton mari si la vie est belle et demande lui de te dire la vérité, sa Vérité pour une fois – et non ce qu’il pense que tu voudrais entendre !

Puis elle descend de la table, s’assied par mégarde sur une chaise mouillée et se relève brutalement pensant que ses cousines trouveront là à rire. Mais il n’en est rien. Toutes deux sont silencieuses et rentrées en elle-même. Alors elle s’active, elle ramasse les morceaux de la cruche, les jette à la poubelle, puis se tournant vers ses cousines comme statufiées, leur propose …

Josette : Qui veut boire un café ? Vous l’aimez toujours aussi corsé ?

Anne : Euh oui, je veux bien…

Malika : Moi aussi !

Elles restent statufiées pendant que Josette s’affaire. Elle essuie la table pendant que le café coule, le temps s’étire…

Elles boivent leur café, en silence, on entend le bruit des cuillers dans les tasses ébréchées.

Puis Malika se lève et fouille dans les vieux disques de la tante et trouve « Une Chanson Douce », d’Henri Salvador, qu’elle met sur le tourne-disque.

Elles sortent de leur abattement au son de cette voix doucereuse.

Malika : C’était la chanson préférée d’oncle Aloïs.

Josette : Il faut dire qu’il l’utilisait pour amadouer la tante. Cette chanson était toujours associée à un petit verre de vin blanc et, quand tante Hildegarde était plongée dans sa rêverie, il en profitait pour s’en resservir un deuxième, puis un troisième…

Anne : Ah oui, toi aussi tu avais remarqué ?

Josette : Bien oui tu vois, moi aussi je voyais des choses !

Malika : Elle prend très vite la parole pour éviter une nouvelle explosion. Je pense que la tante n’était pas dupe non plus.Au fond c’était leur petit secret, leurs travers partagés !

Anne : Peut-être y a-t-il des choses à garder dans le silence. C’est là le secret d’une vie plus douce, peut-être ? Peut-être n’aurions-nous pas dû être aussi taquines avec toi ? (levant enfin le regard et en se tournant vers Josette)

Josette : sur le point de répondre mais se ravise au dernier moment.

Bon, et que font les jumeaux, Gérard et Léon, je les avais laissés tout à l’heure à l’entrée ? Ils suivaient leur père, celui-là je ne sais pas comment cela se fait mais je ne peux rien lui confier. Déjà petit il ne faisait que des bêtises !

Anne : Mais, comme tous les hommes, ils sont partis au café !

Josette : Ce n’est pas possible ! Je vais me faire enguirlander, leur mère me les a confiés…. Sainte Vierge, madone des déprimées, que va-t-il m’arriver ? C’est que ma belle-fille a les manches retroussées et qu’elle ne va plus jamais me les laisser. Oh Madre, Sainte Augustineet Sainte Hildegarde, priez pour nous !… Saint Léon, Saint Gérard, protégez les !

Anne : Ah non, tu ne vas pas recommencer ! Tu vois, tu te mets à bafouiller. Méfie-toi de ne pas te laisser contaminer par la folie que nous a laissée en héritage tante Hildegarde.

Malika : Oui, au cas où elle l’aurait laissée par mégarde mijoter dans un vieux faitout, mûrir au fond d’une cruche ou même diffuser comme un parfum dans l’air… Allez, Chaussette, redresse la tête, regarde les étoiles par la fenêtre et dis-moi : ne vois-tu pas tante Hildegarde y danser ? Et n’a-t-elle pas l’air heureux ?

Josette : Est-ce surenchère de sadisme ou m’invitez-vous pour une fois dans votre légèreté ?

Anne : Pour sûr ! Allez, ne crains aucun heurt. Le temps nous est compté pour nous amuser, c’est sûrement ce qu’aurait dit notre tante bien aimée !

 

Elles dansent, main dans la main, autour de leur tante délicieuse, qui conserve cet air malicieux que la mort ne lui a pas ôté.

Anne Deffontaines

 

MUE, RAILLE EN MIROIR !

C’est vrai , Malika, que le temps passe vite sur terre !

Le temps c’est pile ou face,

Il faut juste retourner la glace.

Maître des horloges, facilites-tu le temps de ces malades

Qui attendent leur dernière heure?

Des confinés, aplanis-tu les heurts?

Ou fais-tu en sorte que le Temps les barbe

Jusqu’à se ralentir derrière les barbelés?

Il y a maldonne, c’est le souci !

Il arrive même que l’on en rie :

Les uns se traînent dans la boue,

D’autres sont gais, en ont vu le bout.

Victoire, il n’y a pas d’erreur,

De nos vies on évacue la peur !

On va gagner cette guerre, on l’espère…

Qu’est devenu le temps de naguère?

Comment le piéger dans nos filets

Le freiner sur les galets,

Ce temps qui rit , ce temps qui pleure ?..

Vive la vie, à la bonne heure !

******

Que t’évoque la muraille de Chine, Malika?

Je pense, quant à moi, qu’elle divise deux endroits, qu’elle représente un
obstacle qui, bien que disproportionné, est un entonnoir, un mouroir
pour les habitants, séparant les assaillants des assaillis.

Son rôle est de dire : stop ! – quand le miroir révèle notre reflet, offre
la vie, l’ouvre le champ des possibles.

Qu’en dis-tu Malika? Tout comme la muraille, le miroir a deux faces , il
ne stoppe pas mais propose le choix entre deux solutions , le Bien ou le
Mal, le bonheur ou le malheur par exemple, et bien d’autres choses
encore…

*************

Oh Anne bien sûr comment imaginer

Ne pas rester tous groupés ?..

Nous, les humains, sommes des animaux grégaires.

Ensemble, nous gagnerons cette guerre,

Nous savons que l’union fait la force !

Barbelés, nous nous accrocherons à votre écorce !

Nous en sortirons tous guéris

Les souvenirs en resteront marris…

********

Malika, Anne, mes chères amies,

Cette petite lettre pour vous expliquer un peu plus en détail le fond de
ma pensée.

L’enfermement que nous supportons assez mal, pour certains, je dois le
dire, ne durera qu’un moment. Bien sûr, nous devons nous battre contre ce
virus, lutter contre l’adversité et contre tout ce qui nous guette, ce
n’est pas rien, je vous l’accorde…Mais une chose merveilleuse nous est
offerte et c’est bien mal de la négliger: notre imagination. Tout ce que
nous stockons dans le miroir de notre cerveau permet l’évasion. La
musique, l’écriture, l’humour, autant de moyens de franchir ces barbelés !

Le confinement, nous ne l’acceptons pas, notre subconscient, notre
libre arbitre s’y refuse… mais n’est-il pas permanent chez
bien des gens qui s’inventent des moyens d’évasion : le sport,
les souvenirs, la lecture, et bien d’autres véhicules à leur portée ?

L’important, c’est l’acceptation, sans renoncer à se
battre. Si c’est la guerre, je l’admets – défendons-nous sans négliger le secours du
miroir qui nous permet de SUPPORTER.

Miroir à deux faces : d’un côté, les barbelés ; de l’autre, la liberté… toute relative vous en
conviendrez… A bientôt de vous lire…

***************

Et si Anne, après avoir entendu ton dernier propos, s’avançait
masquée, se postait devant le miroir, observait son reflet et, partant
d’un grand éclat de rire, le brisait en y lançant un précieux vase?
Comment réagiraient Josette et Malika?

Josette : Oh ! Malika, mais que lui a-t-il pris, quelle mouche l’a donc piquée?
C’est un désastre, ce miroir était toute ma vie, il renfermait tous mes
souvenirs, tout ce que j’avais de plus cher… Elle m’a tuée en même
temps qu’elle a brisé ce miroir! Le vase ? Oh, bien sûr, il avait une
grande valeur – mais ce n’est après tout que de l’argent…

Surtout, il me venait de famille, je l’ai toujours connu à la maison,
ce miroir, ce miroir!!!

Malika : Josette calme toi, calme toi, tu vas pouvoir en reformer un, il sera
magnifique, tu verras, pas aussi beau que l’autre, différent, mais il
reflétera ce que nous vivons actuellement, il sera plus conforme à ton
actuel état d’esprit. Et même si tu ne voyages plus, il enregistrera la musique que tu adores, imprimera les photos de tes petits-enfants et engrangera les images que tu aimes…
Calme toi et va plutôt consoler Anne car ce coup d’éclat ne lui ressemble
pas… Elle doit avoir un gros souci pour « péter les plombs » comme cela !
Allons voir de quoi il retourne et tâchons de réparer les dégâts.

Josette : Tu as raison, Malika, relativisons ! C’est vrai, ce n’est pas le genre
d’Anne  de se masquer et de partir de ce grand rire amer ; espérait-elle
que nous ne la reconnaîtrions pas? Allons en découvrir la raison;
laissons là ces débris, ils ne vont pas s’envoler, il sera bien temps de
s’en occuper…

***********

Trois femmes masquées devant un miroir brisé: trois éclats de
voix, trois éclats de rire, trois éclats de colère…Un bal masqué
…sur quelle musique ?

Josette : Accrochez-vous, les filles, je vous emmène en voyage !. .L’Italie, ça vous
dit?  Venise !..Vite ! Enfilons nos masques, même si, en cette saison, ce
n’est pas bien original…Peut-être aurons-nous la chance de croiser
Casanova sur le Rialto ?.. En nous dépêchant, nous serons juste à l’heure
pour aller danser chez le comte Dandolo !

Trois éclats de rire font écho à cette annonce.

Malika : Aller danser ? Quelle joie ! Ça fait si longtemps !… J’entends ce concerto pour
mandoline de Vivaldi qui m’emporte au delà des rêves…Une sarabande, une valse, on tourne, on tourne !

Anne ( se prenant les pieds dans un tapis, s’accroche à un rideau qui entraîne le grand miroir dans sa chute) : Et  patatras ! L’impensable se produit: un splendide miroir de Murano s’écrase au beau milieu de la salle de bal !

Josette :Mon Dieu Anne quelle maladroite! Un miroir brisé, sept ans de malheur! Ne crois-tu pas que nous avons assez d’ennuis en ce moment ?

Anne,prête à exploser : …Mais enfin je n’ai pas valsé depuis mes 17 ans, pas étonnant
que je perde l’équilibre !

Malika : Allons, allons ! Reprenons nos esprits et dirigeons-nous vers le buffet :
une petite coupe de champagne nous mettra du baume au coeur…Ouvrons
les fenêtres, il fait vraiment une chaleur incroyable et continuons à
surfer sur la vague de notre imagination….

Elles trinquent.

**********************

La coupe de champagne avalée ou dégustée selon les tempéraments,
le trio entreprend de reformer le miroir brisé, le miroir mue, raille
ces 3 femmes masquées, de sa voix musquée. Chacune voit l’une de ses
deux compagnes dans son reflet, et le miroir se fait tiroir à histoires.

Josette : Il est bon ce champagne, une petite merveille, moi qui adore les bulles,
je me délecte de ce nectar des dieux…du velours…

Malika boit d’un
trait et Anne s’étonne de n’y accorder aucun intérêt. Le bal bat son
plein; nous tournant vers Anne, nous tentons de lui faire avouer ce qui
la tracasse au point de s’être laissée emporter. Peur, malheur, envie,
quel sentiment a-t-il bien pu prendre le dessus?

Anne, à ce moment, nous exhorte à réparer le miroir, à tenter de
recoller les morceaux…Comment le pourrait-on? Dans les débris nous
rassemblons quelques bribes et nous nous employons à façonner un
remplaçant qui, ainsi que le disait Malika, sera différent mais garant
d’une belle authenticité…

Un, deux, trois, l’ensemble est prometteur. Nous continuons
inlassablement, minute par minute, heure par heure; soudain le miroir
prend vie, éclate d’un rire strident, se moque de nos efforts et profère
des paroles musquées de manière à nous monter les unes contre les autres
: miroir, mon beau miroir de nous qui est la plus belle? Réminiscences
du conte Blanche Neige si je ne m’abuse…quelle affaire! Mais que
croit-il à la fin ? À notre âge, ce genre de fadaises ne peut pas nous
atteindre !..

Nous continuons notre oeuvre, mais l’agacement nous gagne…le miroir
pense-t-il avoir raison de notre belle complicité? Les reflets de nos
vies se pressent et nous oppressent tour à tour. Ils nous forcent à
faire notre mea culpa…nos petites méprises, nos grosses erreurs
défilent inexorablement…Mais que veut-il enfin? La rumeur prétend,
qu’en fin de vie, le film de notre existence se projette devant nos yeux…

Trou pique nique douille c’est toi l’andouille ou la citrouille…mon
enfance se cogne dans ma tête…un, deux, trois nous irons au bois…

Peu à peu la raison reprend ses droits. Les nuages, apaisés,
transparaissent dans le ciel. Le bleu refait son apparition: une manche,
une culotte, un rond de chapeau disait ma mère lorsque nous étions
enfants…Les souvenirs ressurgissent…la paix nous gagne…nous allons
pouvoir retravailler…sereines à nouveau. Après la pluie le beau temps ,
écrivait la comtesse de Ségur ; un début , une fin, le résumé de la vie…

                                                                                     Josette Méhu

2. Deuxième triangle : Évelyne, Gaëtan, Estelle.   « La porte est verrouillée. »

TRINÔME EN HUIS CLOS

 

Trois illuminés apprennent que toutes les portes de la villes sont fermées…

Ils cherchent comment sortir de leur salle de travail aux portes et fenêtres ouvertes…

Gaëtan: Qu’est ce que tu fais?

Evelyne: Je m’en vais !
Gaëtan: Mais la porte te tient.

Estelle : La lyre voit le teint !

Gaëtan: Tu n’iras pas loin, la porte est fermée.

Evelyne: Elle est juste là! Sous le porche…

Estelle : Tu la vois si proche?

Evelyne: Ma main s’accroche.

Gaëtan: Les portes sont fermées!

Evelyne : La porte sort de ses gonds.

Gaëtan: On est marron!

Evelyne: Non, non, partons!

Estelle: Elle est irréelle..

Evelyne: Elle est bien manuelle.

Gaëtan: Est-ce qu’il ne vaut pas mieux croire que nous sommes là par erreur?

Evelyne: Voir et croire somme toute valent bien des horreurs.

Estelle: Allons y voir et boire au delà de ce virus !

Gaëtan: Mais cette porte … un vrai hiatus !

Estelle: Elle est bien loin maintenant… Elle marronne.

Evelyne: Et nous on ronchonne.

Gaëtan: Le mirage de bouillir de croire, et pis : croire sans grimoire !..

Estelle : Assez, assez ! Rien à boire dans cette bouilloire.

Gaëtan: Toutes les portes de la ville sont fermées!

Evelyne: Tout est ouvert ici, regarde, on peut respirer dans ce beau jardin ensoleillé !

Estelle: Au delà du carême, silence des missiles…

Gaëtan: Et milices !

Evelyne: La voie est libre, la porte marronne au delà des ruses, au-delà des muses.

Estelle: Je vous le dis: la porte est loin, elle rit de nous, elle court après son rêve !

Gaëtan: Et ce vent qui se lève !

Estelle: C’est le rébus de ton rêve.

Evelyne: Laissez le chasser ce funeste impétrant !

Estelle: Le plus important, c’est l’instant présent.

Gaëtan: Pour l’instant, toutes les portes de la ville sont fermées. Et si on sautait par la fenêtre pour ne pas rester enfermés ?

Evelyne: J’ai l’impression qu’on peut sortir sans se défenestrer.

Estelle: Et ce prêtre essoufflé qui bâille au bord de la mare…

Evelyne: … Au bord de la mésaventure d’un ramdam agnostique ?

Euh … je veux dire au bord de l’étang à moustiques…

Estelle: Oui ! Pourrait-il nous conduire au delà du virus ?

Gaëtan: Pas du tout! Ayant dépassé le numerus closus, il s’est cassé l’humérus…

Evelyne: Debout ! Tu es le seul maître de ton port…

Estelle: Oh ! Regardez, il y a quelqu’un devant la porte…

Evelyne: C’est la comtesse Marouette !

Estelle: Chouette ! Qu’attend-elle ?

Evelyne: De la dentelle à se faire belle…

Estelle: Pour aller danser à Rondelle.

Gaëtan: Comment? la porte n’est pas revenue?

Evelyne: Les portes ont toujours été ouvertes, allez donc danser dans les avenues!

                                                                                       Évelyne Pélerin.

******************

                                                         EST FAIBLE ÔTAGE

Deux femmes de tête ont pris en otage un jeune éphèbe. Le poussant devant elles, ils entrent tous les 3 précipitamment dans une cave troglodyte à la porte voûtée affublée d’une petite lucarne à barreaux. La plus âgée, Évelyne, claque la porte derrière eux, craignant d’avoir été vue. Reprenant son souffle, elle se retourne dans la pénombre et mobilise la porte pour voir si elle est bien fermée.

Ev. (se retourne avec effroi) : Mais la porte est verrouillée !

Estelle (sa comparse) : Et alors ? Normal !

Ev. : Mais elle est verrouillée de l’EXTÉRIEUR ! Nous sommes enfermés avec Lui ! Dieu nous a enfermés avec la Tentation ! Humus de la terre, mais qu’as-tu fait ?

Estelle, interloquée, porte le regard sur la porte, s’en approche, puis s’en éloigne comme une myope cherchant à faire le point …

Le jeune éphèbe (se fige, en aparté) : Enfermé pour l’Éternité avec deux louves carnassières aux pouvoirs lubriques … !? (Une nausée d’hilarité monte en lui.)

J.éph. : le piège d’Œdipe se referme sur vous. C’est à mourir de rire et d’angoisse …

Ev. : Tais-toi, freluquet au cœur circoncis ! Humus maudit, tu t’assois toi mâle qui pense !

Es. (Toujours face à la porte, tendant les mains devant elle, elle s’avance puis recule sans relâche) : J’y vois queue d’ail sous ce porche fantoche…

(Le jeune éphèbe ne sait plus retenir ces larmes de rire comme une boule au ventre qui monte dans un cri sans voix.)

J.éph. (il chantonne) : « Deux mûres, un fou sur un tabouret, jouaient la vie, au dés, les mûres perdaient. La mûre la plus sûre se mit en colère, prit le jeune fou par les sentiments, le jeta (t’) à terre et lui c… ». … Petite lucarne sur l’inconscient absurde. Il n’y a plus d’au-delà qui vaille, plus de fantasme mystique, plus d’incantation ou de proverbe qui s’impose d’Afrique ou d’ailleurs, de rite (rut) des puces à l’heure.

(Il se redresse et se met à danser) : Tournons en rond à cœur dévêtu et pleurons, suons, crachons de rires enragés …

Je vous fais grâce de la fin de cette histoire qui ne fut pas belle à voir… Larmes, éclats de rire aveuglants, cris primaux débridés, derniers souffles d’extase et d’abattement, cœurs dévêtus une ultime fois, intime crucifié, hilarité sublime … et quand la peur s’en va, SILENCE !

Dans cette ambiance apocalyptique, je n’ai pas besoin d’exercice complémentaire !

                                                                             Gaëtan Deffontaines

3. Troisième triangle : Ingrid, Nathalie, Isabelle.

« Peut-être n’avons-nous jamais été si vivants ? »

TAPIS VOLANT

Coincées dans un ascenseur pendant des heures
Et bien voilà! Encore en panne et il faut que ça tombe sur moi.
Nous sommes trois dans cet ascenseur, Ingrid, Isabelle et moi. On travaille dans la même
tour, pas aux mêmes étages. Je viens du 15ème, Ingrid est montée au 13 ème puis
Isabelle au 12ème. On se connait à peine de vue, on se croise régulièrement dans les
ascenseurs de la tour puisqu’on termine toutes à peu près à la même heure, juste un
salut, un sourire, banalités d’usage sur le temps.
Il y a eu un grand bruit, quelques secousses et l’ascenseur s’est immobilisé entre le
10ème et le 9ème. Grand cri unanime mêlé d’une légère appréhension.
L’ampoule du plafonnier grésille, vacille puis s’éteint. Il ne reste que la veilleuse, pâle lueur
qui nous rend toutes bleues. Isabelle appuie sur la sonnette alarme, de longues secondes
passent. Une voix finit par répondre à l’interphone, nous expliquons la situation.
« ok c’est noté, ne bougez pas, on arrive! »
Petit malin, bouger ça ne risque pas! Nous sourions, un peu.
L’attente commence, assises dos au mur, chacune essaye d’appeler avec son téléphone
portable, mais pas de réseau dans cet espace confiné. Impression étrange d’être soudain
coupées du monde, aucun bruit extérieur ne nous parvient. Sommes-nous les 3 seules
rescapées d’une catastrophe inconnue? Quelqu’un va vraiment venir? Ne pas laisser
monter l’angoisse, nous échangeons nos prénoms, quelques phrases sans intérêt puis
s’installe un long silence malgré nous.
Soudain Ingrid nous lance « peut être n’avons nous jamais été aussi vivantes? » Nous la
regardons, interloquées. Mais prises au jeu, commence alors un vif échange de petites
phrases, échappées de réel, nos esprits bouillonnent, notre imagination s’emballe sur le
vivant, la disparition, l’apocalypse, le jugement dernier, les métamorphoses, les super
héros, enchainements sans fin de nos esprits libérés.
Nous voilà projetées dans une réalité parallèle, emmenées hors de cette cabine blafarde
sur le tapis volant d’Aladin, pour un voyage hors du temps.
Ramenées brusquement à terre par l’ouverture de la porte de l’ascenseur, nous éclatons
de rire devant l’apparition de ce Génie en salopette rouge, sidéré de nous trouver hilares.
En sortant de cette cage, nous reprenons le cours de nos vies respectives avec ce tapis
volant caché sous nos pieds, avec ce grain de folie vivante planté pour toujours au fond de
notre coeur.
Nathalie Bourgade

 

 

EN ATTENDANT, LE JUGE MENT

Un jeudi matin pluvieux. Trois vieilles dames dans un centre hospitalier de province sont assises près de la fenêtre. L’une d’elle tricote avec entrain, sa voisine se tourne méticuleusement les pouces, et la troisième qui leur fait face les regarde d’un œil mauvais. Nath est hargneuse et lucide, Zaza énergique et gaie, et Ingrid mélancolique et passive. On sent que ce sont des vieilles compagnes de route et qu’elles se connaissent par cœur.

Inquiète, Zaza jette des coups d’œil fréquents vers Nath car elle sent bien que celle-ci va lancer quelque propos acerbe. Nath les regarde avec hauteur, tambourine sur la table de ses doigts usés.

NATH, brusquement : « Peut-être n’avons-nous jamais été si vivantes ? »

Silence étonné des deux femmes.

NATH, avec force : « Voyons, soyons lucides : nous nous dissolvons. Nous dérivons. Nous culbutons dans le néant. »

Elle toise les deux vieilles et leur sourit méchamment. Elle se détourne.

ZAZA, d’une voix douce mais assurée : « Très chère, vous savez que je n’aime pas quand vous vous rongez les sangs ainsi. Le vide, toujours le vide, voire même le désert…ce vide qui vous obsède, aurait-il gagné la partie ? Mais non, le vide creux peut se transformer en vide plein. Je sais bien que je ne suis pour vous qu’une douce romantique, que je suis pleine d’utopies, mais je vous assure…votre complaisance du vide est malsaine. Moi je plaide pour une métamorphose du vide ! »

Nath la regarde avec mépris.

ZAZA, imperturbable : « Certes nos journées sont moroses et ne ressemblent guère aux jeudis joyeux de leur enfance. Mais nous pouvons lutter contre le vide imposé, le remplir d’espoir, d’amour, de partage, de solidarité…avez-vous seulement remarqué que depuis quelques jours Janis a meilleure mine ? Saviez-vous que sa fille a réussi son bac ? Et la nouvelle coupe de cheveux de monsieur Fabre, n’est-elle pas une réussite ? Quant aux manucures qui nous sont proposées, elles sont tout simplement exceptionnelles ! »

Silence.

ZAZA, d’un ton catégorique qui clôt la discussion : « Ouvrez les yeux, bon sang, chère amie…avec votre défaitisme à tout va, vous ne voyez même plus le bon qui nous entoure ! »

Nath hausse les épaules. Silence prolongé.

INGRID, soudain abandonnant la contemplation assidue de ses pouces se redresse, et d’une voix grêle : « Apaisez-vous très chère, et songez plutôt : le jugement dernier. »

NATH, sursautant : « Ah ça non, pas de morale ! J’en ai assez soupé dans ma jeunesse des remontrances et des doctrines, et ce n’est pas pour rien que j’ai tout envoyé promener. »

INGRID, avec un petit rire : « Je vois que vous me comprenez mal ! Loin de moi l’idée de vous mettre sous les yeux le Jugement dernier avec son cortège de mauvais anges et d’effondrements, et le poids impossible de fautes à porter. Non, non, je vous disais que le juge Mandair qui nous a placées dans cet établissement est nié, renié aujourd’hui par toute sa profession. Il nous a jugé coupables de la mort de nos trois époux n’est-ce pas ? »

Les deux femmes baissent la tête car la mine outrée qu’elles s’efforcent de prendre ne parvient pas à faire disparaître un petit sourire en coin…ce qui leur compose un visage grimaçant, peu réjouissant à voir.

INGRID, tranquillement : « Bien, ce jugement va donc être annulé du fait de sa destitution. Il est impliqué dans un gros scandale financier, je l’ai appris ce matin dans les journaux. Les jugements qu’il a rendus l’année passée ne sont plus valides, et nous allons pouvoir rentrer chez nous. La prescription s’appliquera sans aucun doute pour nos affaires. »

Un grand soupir de délivrance soulève ces poitrines usées.

ZAZA, empressée : « Il est évident que je ne pensais pas un mot de ce que je disais tout à l’heure chère Nath ! Bien sûr, nous n’avons jamais été vivantes dans ce trou à rat, nous nous décomposons…Ah quel bonheur ! Nous allons enfin pouvoir montrer que nous valons encore quelque chose. »

Nath la toise et lève les yeux au ciel.

NATH, cyniquement : « Et comment décririez-vous notre compétence chère Zaza ? Je suis curieuse de voir quel joli nom poétique vous allez lui donner ! »

ZAZA, gênée : « Eh bien, euh…nous sommes douées, comment dire, en relation humaine, non en relation de cœur, c’est plutôt cela. Nous sommes des femmes aimables, nous apaisons des hommes anxieux, nous sommes le baume de leur vieux cœur, nous sommes… »

NATH, la coupant : « Nous sommes des croqueuses d’hommes ! »

Chacune hésite puis esquisse un sourire. Alors les têtes blanches se rapprochent. On resserre les rangs.

INGRID, chuchotant : « Et ce cher monsieur Fabre…quel magnifique brushing ! A vous l’honneur très chère Zaza, vous l’avez remarqué en premier. Lancez vos filets ! »

                                                                                                        Ingrid Egnell

VIS, VENT !

Plantage de décor : 3 personnages assis autour d’une table dans une pièce très sobre, une bouteille et 3 verres au milieu de la table, au fond une porte fermée où est peint un ciel bleu avec des nuages. Ils attendent que Saint Pierre vienne leur ouvrir la porte.

Isabelle (Rosalie)

Nathalie (Aladin)

Ingrid (Dirgni)

  • Peut-être n’avons-nous jamais été si vivants ? 

  • C’est vrai, ce jugement dernier m’a requinquée, il me pousse comme des ailes, je me sens toute légère…

  • Ton cœur aura pesé un poids plume dans la balance d’Anubis !

  • Ah mais, je ne me vois pas réincarnée, plutôt métamorphosée…

  • Attention, attention ! le juge avait beau être niais, je suis sûr qu’il ment et qu’il nous a fait de belles promesses !

  • C’est vrai ça ! cette addition de morts, cette multiplication des pleurs m’ont totalement déprimé, et je ne suis pas sûr que ce soit si génial de l’autre côté…

  • Allons allons ! tu te sens un peu vidé, c’est bien normal après tous les cachets que tu as avalés. Tu vois, la mort, pour moi, dépasse le vide, et plutôt qu’une mort dorée, je préfère voir la mort en rose.

  • Moi aussi, j’étais optimiste avant le jugement dernier, mais tu as vu comment on s’est retrouvés à faire la queue, chacun face à soi-même…

  • Justement, c’est ça qui est intéressant ! C’est là l’épreuve de vérité : peux-tu toujours te regarder dans la glace sans avoir honte de toi ? Ce que tu vois n’est pas une seule personne, mais une infinité de facettes de toi que tu as incarnées tout au long de ta vie ?

  • Je vois surtout une grande solitude, je me sens nié dans ce jugement, et peut-être même renié !

  • Divisé aussi, dissout, presque un fantôme, un reflet qui part en fumée….

  • Allez, Aladin, tu as aussi tant de génie ! Avec tous les tours que tu as dans ton sac, tu vaux bien le grand Ovide et sa mort rose ! Et toi, Dirgni, tu te sens durement jugé, et pourtant tu es à deux doigts du Paradis, de l’envol !

Amis, je vous propose de vider nos verres de rosé pour arroser les futures aurores qui nous attendent, nous qui avons tout de même échappé à l’abattoir ! À nous l’Éternité !

 

Et ils trinquent à leur nouvelle vie.

 

                                                                                                                      Isabelle Lucas

4. Quatrième triangle : Sharaf, Noémi, Hugues.  « Ne la touchez pas de vos sales mains ! »

 LITS ET TIQUES

Une chambre d’hôpital. Deux lits à deux mètres de distance où sont couchés un homme, une femme. Une autre femme est assise au chevet de celle-ci, lui tenant la main. L’homme les regarde en biais.

Hugues (tout bas, fébrilement et inintelligiblement ) : Tic tac tic tac toc oh toc co comment ose-t-elle non de non pas de cela non cela non de non de nom de nom vilaine vile vilaine vie oh tic tac toc oh la vie la vitre la vie m’épuise elle puise puic pic pac pap pas po possible aaaah… (soudain haut, à Noémi) Ne la touchez pas de vos sales mains ! Pas pas mains !

Sharaf (faiblement) : Euh, comment?

Hugues : Mic mac moc je l’ai dit à l’autre mic mac mic mac… sale saleté sa sa sé bam bam boum… pas possible non non de non pap pop pap pop…touchez-pas pas touchez-pas pas papa touchez…pa po pa…

Noémi : Calmez-vous, mes mains sont mes mains : bonnes et miennes et non vôtres et sales.

Hugues : Pas supporter…pac pac poc…horreur ho ra ho ra ri ra ric roc… folie ! folie ! plic ploc plic ploc !

Sharaf : Alors ne regardez pas !

Hugues : Roc ! Rac roc ! Mains sales sal sil sol… pas de mains pas de mains tata tin, tatatin, tatatin, pou pin pou pin.

Sharaf, à Noémi : Il a passé une vie entière en tiers, mon voisin… toujours l’autre de toutes les chambres.

Noémi : Une vie en tiers… Allah peut naître ! Pourquoi pas ? C’est quoi, Allah ? Car enfin, si Allah peut naître, alors Allah peut n’être que le Nom de ce Sans Nom qu’on appelle Le Nom. Non ? Non-sens? Nom sans sens ? Le Lieu du monde… Allah l’a dit : folie ! Ce tiers, une vie entière à (dixit Sharaf) mettre sa morphe et oser, mais oser en vain, en vide…

Hugues : Vide vide, vivi, vava, va-et-vient, voc vac voc, ça m’va bien…

Sharaf : Écoutez !

Noémi : Vous ne le saviez pas ? Il est nouveau mais il n’est pas né encore, son corps, il va naître bientôt : allez le voir ! Si Allah peut naître, alors Allah peut n’être que le Nom de l’oraison, pardon, de l’horizon, le Nom d’une vie entière à la fenêtre à regarder filer le passé, le passé filé là-haut dans le ciel, le ciel plein d’eau qu’on appelle nuages! Si Allah peut naître, alors Allah peut n’être que le Nom de ce Retourne-toi-et-Ose qui Ose-enfin-Naître! Or, Monsieur le tiers n’a pas connu cette chance, jusqu’à maintenant. Allah est Maintenant : plein de chants, ceint de temps. Ah ! Là, si Allah peut naître, alors Allah peut n’être que l’envol de la fenêtre, la fenêtre si bien cadrée, si bien structurée : qu’elle fasse le Grand Voyage et rejoigne le Lieu, après ses derniers voeux!

Hugues : Boum! Et pif et paf et pof !

Noémi : Et que passe avec elle le bien-faire, ennemi de la vie créative ! Alors qu’Il naisse, qu’Il soit, et que Ses mains soient elles aussi joyeusement sales et impures ! 

Sharaf : Pures !

Hugues : Pur sur-naître puc pic pac puc, le né ni né ni bien né, nê ni non nê ni non…

                                                                               Noémi Egnell

 LES SANS PAS

Dans mon bureau. La fenêtre donne sur le jardin avec une vue sur le grand chêne et les arbres fruitiers au loin. Deux tables, deux chaises et un tapis. Le jour se lève et le soleil inonde la pièce. Réveil.

Madeleine : Ne la touchez pas de vos mains sales !

Pasdansonassiette : La table ? La chaise ?

Madeleine : La fenêtre ! Quoi d’autre ?!

Pasdanssonassiette : Je marchais dans ma chambre, la nuit, le jour. De la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre… Mais pourquoi ?

Cloclo : Enfermés, enfermé, enfermés, enfermés, enfermés, enfermés, …

Pasdanssonassiette : Je marchais dans ma chambre, la nuit, le jour. De la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre… Mais pourquoi ?

Madeleine : Ne la touchez pas de vos mains sales !

Pasdansonassiette : La table ? La chaise ? La lumière ? La vitre ?

Madeleine : La fenêtre ! Quoi d’autre ?!

Pasdansonassiette : La lumière à travers la vitre ? La vitre à travers la lumière ?

Cloclo : Enfermés, enfer mes,en faire met, en fer mais, enferme eh ! han f’ haie r’ meuhhhhh !!!! en fait rmé, ENFER…

Madeleine (l’interrompt) : Ferme-la !

Pasdansonassiette : La porte ? La vit… ?

Madeleine(l’interrompt sèchement) : La vie entière !

Pasdanssonassiette : Mais pourquoi ?

Madeleine garde le silence, adossée au mur, les jambes croisées sur la poitrine, le regard vide, ailleurs. Cloclo marmonne des mots inintelligibles, assis sur une chaise. Pasdonsonassiette reste debout, hésitant entre la porte et la fenêtre, interdite.

Pasdansonasiette : Tout me semble confus…Vite, vitre vide ! O vide avide, dis vite ! Oh ! Tout me paraît loin ! Si loin ! La vie, las la vie !!!

Madeleine : La vie entière !

Pasdonassiette : Où est-elle ma vie entière ? Où ? Ma vie hante hier cette pièce, cette porte, cette …

Madeleine : Ma vie hante hier à la fenêtre…

Pasdonsonassiette : Dis ! Dis !

Madeleine(les yeux exorbités, le regard fou, les jugulaires enflées. Elle débite) : J’ai passé ma vie entière à la fenêtre, jet passé mât vit en tiers Allah feu naître, GPS ma vie ent’ Hyers alla feu n’être, Gépassé m’a vis en théière à la fenêtre, J’AI – Pas – C’EST – M’- AVIS – AHHHHHHH !!!!!!! La fenêtre !!!!!!!!!!!!

(Hurlant) : AHHHHHHHHH !!!! La fenêtre !!!!!!!

Pasdanssonassiette (soudain joyeuse, comme réveillée sous une autre forme par les hurlements de Madeleine) : Ah ! La fenêtre ! Mais oui, la fenêtre ! Bien sûr la fenêtre ! Maintenant, ça me revient ! C’est bien cela ! Je marchais dans ma chambre, la nuit, le jour. De la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre…

(Elle se déplace avec assurance de la porte vers la fenêtre puis, s’interrompant brusquement) Mais pourquoi ?

Cloclo (moqueur): clo-clo clopinant ! Clo, clo, clopinant ! Clopin, clopant ! Clos pain, clos pan! PAN! PAN! (rires sans joie, le buste remuant de bas en haut comme un robot, les doigts tapotant la table dans une cadence mécanique) Clo-clo clopin, clos clos clôt pin ! Clo-clo clopin, clos clos clôt pin ! Clopin clos peint ! …

Pasdanssonassiette (à nouveau angoissée) : Mais pourquoi ? Pourquoi ?

Cloclo(dans la même agitation) : Pour Cloclo ! Pour Cloclo ! Pour clos clos ! Clos ! Clos ! CLOS…clos… (Soudain calmé)(À Pasdanssonassiette)Tout éclot à la fenêtre, vois.. !

Madeleine : Non, tout est clos à la fenêtre ! Tout ! (Elle se rapproche de Pasdanssonassiette) Tout écho est en toi, c’est tout ! Je sais ! Oh oui, je sais ! J’AI passé ma vie entière à la fenêtre ! Tout est clos ! Clos ! Clos !

Pasdanssonassiette : Non ! Je dois reprendre depuis le début ! (Prend sa tête dans ses mains)(fébrile)Je marchais dans ma chambre, la nuit, le jour. De la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre…De la fenêtre à la porte, de la porte à la fenêtre, de la fenêtre à la porte…(épuisée, gémissante, s’effondre), la porte, la fenêtre, la fenêtre, la prrr, lafff

Cloclo(comme s’il chantait une berceuse, à genoux devant le corps de Pasdanssonassiette): Clos, tout clos, clos, tout clos, tout clos, clôt tout…

Madeleine (traîne le corps de Pasdansonassiette jusqu’à la fenêtre, ouvre celle-ci et se prépare à jeter le corps) : (ton vide) Met amorphe ! Ose ! Du vide !

(Elle jette le corps par fenêtre)

                                                                                                      Sharaf Hamidi

**********

Électron libre : Marie-Claude écrit dans son bocal…

LIBRE ET RIS !

Que vais-je faire le jour béni du  lundi 11 mai?
me précipiter vers la librairie
et si encore confinée
en être marrie
ou
faire les pieds au mur
faire fi de l’âge mûr
se ficher de la chute
puisque l’âme n’a pas chuté
ou
organiser un voyage dans ma tête
pour chercher un bout de pain
retrouver ma Vôge
avec un bout de munster
ou
me plonger à nouveau
sans maillot de bain
dans l’océan de mots cassés
casser des mots d’un langage
sans ambages
et
quitter mon bocal de poisson clown
pour

un lendemain qui se dérobe ,
je mettrai ma plus belle robe,

si je dépose mon passé
je le garde en bandoulière fermée
d’un seul côté,

pour ne pas oublier
la fierté du combat achevé
en oubliant de le raconter

à des amies fatiguées de la même chanson
par trop ressassée

pour ne pas lasser
ce doux sourire promis
à mes yeux fatigués
le jour de mon absence

et
peut-être retrouverai-je
Pasdanstonassiette
lui vanterai le temps passé
à m’exercer
pour sauter la barrière
et trouver le baume déconfineur
pour panser les blessures
derrière cette clôture
dégonfler le baluchon
et lancer le tout à la tête du bourreau
le troquer pour un ballon d’espoir
car
si je ne peux gagner
je peux chanter !

******************************

Diablogues

- Par là, la sortie…

- Bonjour ma p’tite dame…
- Ah! quel plaisir de se voir libre, n’est-il pas?
- Oui. Où allez-vous de ce pas retrouvé ?..
- Je file renifler l’odeur du papier à peine sec des bouquins..
- Ma p’tite dame ! les choses ont changé…la librairie..
- …Oui…
- …N’est plus..
- La saleté a sévi… qui …
- Non. La dématérialisation.

- Ah ?..

*****
- Ô salut à Toi, mon soleil !..
- Tu m’as l’air en forme. Tes pieds au mur?
- Non. J’ai des soucis; mes os se disloquent…
- Manque d’exercice… et, ne te vexe pas… mais l’âge…
- Je le sais. Ainsi, que me proposes-tu comme remède, le Malin éternel ?
- Mes rayons.
- Yeah ! Oui, t’en connais un rayon…
- Bon, tu sembles encore tenir la rampe. Comme disent tes copines: laisse toi faire…

*****

- Bien le bonjour, monsieur le voyagiste !..
- Bonjour, ma dame. Avez-vous vu? J’ai accroché un sourire sur l’avion..
- Oui; je préfère sur le cœur…
- À chacun son idée… Où puis-je vous emmener, ma dame… Ici, c’est le paradis… À peine dit, vous êtes partie!
- Je ne veux et ne peux aller si loin. Juste revoir un peu de ma terre natale…
- Votr’ nom, c’est quoi ?..
-Abou..oui AVEC un T…
- Vous n’êtes pas ?.. quelque part ?..
- Non.  Dans les Vosges. Je voudrais me coucher au pied du Hohneck..
- Connais pas… Dites-moi un truc dans le monde,  que j’ connais…
- Dites, monsieur, c’est pour cela… l’avion sur votre sourire ?..

*******

- Demain, j’aurai 20 ans..
- Ce sera le printemps; j’irai cueillir les fleurs des champs…
- C’est pour votre maman?
- En pensée. Elle s’est arrêtée de chanter lorsque je suis née …
- Oh ! pardon, je n’avais pas bien vu vos cheveux couleur souvenir,
-Ne craignez pas… c’est pour mon enfant…
- Il doit être grand..il ? ou elle ?..
- Oui. Tellement grands et moi tellement petite qu’ils se sont perdus dans mes yeux…

******

- Ô salut à toi, mon soleil !..
- Toujours fidèle, toujours tes rayons vermeils,
pour un corps cabossé, une âme qui ne sait même plus prier..
- Là, j’avoue que je suis au peu « paumé » moi même… Sais- tu que « grâce » à la saloperie, les prêtres ont inventé le « drailleve messe »
- Oui : une voiture et le Corps… »le drive mess », je sais que pour toi…c’est un détail…
- Tu as mûri… tes amies ont eu raison de tes larmoiements…
- Oui, un peu, il m’a été « murmuré à l’heure d’écoute »…
- … Qu’elles en ont eu assez de tes « tourments tes frayeurs »
- Non. Ce n’est pas de moi, même s’il y a du vrai…mais que je pensais trop.
et toi..qu’en penses-tu?
- Allez, ma p’tite dame ! Chante, écris, je serai toujours là….
donne-toi un devenir… à défaut d’en finir.

Marie-Claude About

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lis tes ratures/ Huis Confiné, vers l’étape 3

Cette dernière semaine de confinement est l’occasion, pour les courageux participants à cette aventure, de terminer, en interaction, ce parcours en vase clos inspiré par la pièce de Sartre. Pour ceux qui voudraient voir le résultat des premières étapes, et suivre le développement du propos, voici le lien :

Huis Confiné 3