Du cran par écran (suite) À la recherche du courage…

Nouvelles contributions, très variées, de nouveaux contributeurs, d’âges et d’expériences très divers; de modes d’expression aussi ; ainsi, Ghislaine Fora fait-elle parler les plantes à travers la pratique de l’ikebana : subtilité de cette composition en délicate recherche d’équilibre, image du courage ?

L'harmonie est-elle courage ?

L’harmonie est-elle courage ?

Des correspondants inconnus m’envoient ces textes qui montrent une courageuse recherche de la définition du courage, en lien avec les animaux, et avec les mouvements de son son propre coeur :

– Le courage est donc un maillon essentiel à la survie et à la prospérité de l’être humain ou animal .
- Le courage est la mise en place, dans des circonstances particulières,( danger, surprise, douleur…), un mécanisme physique ou psychologique qui
 permet de réaliser une action à l’instant ou dans la durée, dont on aurait été incapable en temps normal.
Loïc et Laure Villermin

Lettre écrite, en instantané, le 29 mars de la fenêtre d’un appartement en région parisienne :

Le bleu du ciel a enfin réalisé une percée dans ce tapis épais et grisâtre,

m’offrant ainsi la couleur dont j’avais besoin
dans cette journée morne et déprimante.

Le vent, brutal depuis cette nuit, s’agitait encore en rafales agressives,

tordant de douleur ces pauvres arbres innocents.
L’échappée belle bleutée n’aura pas duré longtemps mais le soleil l’a relayée.
Sa lumière blanche tranche sur la noirceur du ciel, éclat perçant qui  fend l’iris et met les larmes aux yeux.
Mon ami le soleil est parti lui aussi.

Pas un oiseau dans le ciel.

La situation que nous vivons a-t-elle aussi atteint les animaux ,
les obligeant à nous imiter,  à rester à couvert ?

                                                                                                                         Laure Villermin

De ces textes, je retiens deux mots particulièrement intéressants : maillon et mécanisme, qui rappellent que le courage n’est pas forcément lié à la volonté consciente ; il peut se nicher dans les profondeurs de l’être, comme certaines maladies qui restent tapies dans l’organisme jusqu’au jour où un élément déclencheur vient les réveiller. On sait que les gens qui se révèlent les plus courageux en temps de crise ne sont pas forcément les braves des jours heureux.

Cela conduit à approfondir encore cette notion mystérieuse, et, justement, en cette riche journée,je reçois  un texte d’un correspondant qui cherche à faire le tour de la question du courage, en particulier dans sa localisation physiologique. Il faut dire que ce contributeur est un professeur de médecine passionné de philosophie et de sociologie. Son texte offre un prolongement passionnant aux questions soulevées par les textes précédents. Quelle étonnante rencontre à travers ce blog ! C’est l’un de ces beaux cadeaux qui m’arrivent depuis que j’ai ouvert cet atelier d’écriture interactif : un bien pour un mal.

Le Courage

Le mot « courage » a-t-il valeur symbolique ?

Est-ce un concept comportemental dont la compréhension dépend de la culture et de l’expérience propre à chacun ?

Est-ce une  « vertu « , dont la définition s’est transmise dans les traditions et écrits de notre culture perso-gréco-latine ?

Dans notre culture, le mot « courage » est associé étymologiquement, philosophiquement et au moins métaphoriquement, au Cœur.

( En latin, cor, cordis  ie : cœur et du cœur

Le parler populaire est riche d’ expressions comme : « Je n’ai pas le cœur à l’ouvrage » ou : « C’est le cœur du problème », ou encore : « À cœur vaillant rien d’impossible. » Autant d’émergences de l’esprit libre.

Dans la littérature on fait souvent appel au cœur en l’assimilant au courage :

« - Rodrigue, as-tu du cœur ? 

- Tout autre que mon père l’éprouverait sur l’heure », répond le Cid à son père dans la tragédie éponyme de Corneille.

Cœur, force et honneur ont partie liée.

Pourquoi ?

Depuis la plus haute Antiquité, notamment perso-grecque, on considère que le siège même de la vie est le cœur. Arrêt du cœur signifie fin de vie, instantanément, contrairement à celui de fonctions essentielles – cerveau, foie, reins, muscles -, qui n’entraînait pas la mort immédiate, du moins pas avant que le cœur ne défaille à son tour.

Le cœur était donc considéré comme le siège de la vie, de la vie manifestement vivante, c’est à dire du mouvement, et plus encore de l’action appropriée.

Siège de la vie, le cœur était considéré tout également comme le siège des possibilités de survie, c’est à dire de l’énergie vitale. Le cœur et son courage sont, face à la mort, la source des possibles conditions de survie.

Depuis le début de nos civilisations, la vie est comprise comme un phénomène énergétique, cosmique, dont la réserve opérationnelle est, chez l’Homme, située dans le cœur. La vie siège dans le cœur de l’Homme, par délégation cosmique, et par maintien de la connexion universelle, comme en témoignent philosophie et spiritualité humaines

Cette réserve énergétique, de type embarquée et mobilisable, nourrit le mouvement cognitif et corporel qui caractérise l’homme : « Une âme saine dans un corps sain », selon les sages de l’Antiquité. Mouvement de l’esprit ou mouvement du corps, les deux se soumettent aux lois universelles, celles qui régissent le Cosmos. La Loi universelle la mieux identifiée est celle de l’Amour. Amour, ou attraction universelle, telle est l’Énergie ondulatoire qui recherche la fusion des contraires, pour que la création surgisse.

Mouvement réflexe involontaire autant que mouvement volontaire du corps prennent source dans le domaine du virtuel, pour se manifester dans un Monde réel, tel que nous le percevons par le truchement des sens porteurs d’informations vers l’esprit.

L’un et l’autre de ces possibles mouvements, du corps et de l’esprit, sont susceptibles de protéger ou de prolonger l’existence. Au temple de Delphes, ne voyait on pas au fronton inscrit et maintes fois cité par Socrate : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’Univers et les dieux. »

Il faut connaître son cœur et ses ressources divines pour continuer à vivre et faire vivre ceux que l’on aime. Le cœur, et les vertus opérationnelles qui y sont encloses, sont disponibles pour qu’à l’exemple des dieux, l’Homme puisse exprimer la toute-puissance qui lui a été provisoirement confiée. (Mythe d’Ève et de la pomme de l’arbre de la Connaissance, c’est à dire de la conscience transférée miraculeusement à la future espèce humaine). Le Serpent missionnaire tentateur n’a-t-il pas dit :« Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » ?

Notre humanité post-moderne n’est-elle pas à l’écoute de ce même Serpent tentateur, avec ses risibles fantasmes d’homme augmenté, prolongé, trafiqué, échappant à la loi naturelle, – et soudain réduit à néant pas un virus invisible ? Voir sur ce blog  l’article d’Alain Tirot sur l’emploi du mot : « Bien », en date(NDLR)

Aujourd’hui encore, les érudits humanistes rappellent que, pour Spinoza, l’homme est un mode de la substance éternelle disposant de sa puissance.

Plus proche de nous, au 11 ème siècle, le philosophe soufiste afghan Al-Ghazali écrivait dans son ouvrage, aujourd’hui encore publié : « Les Merveilles du Cœur », que les facultés créatives humaines se trouvaient dans le cœur, après que l’âme l’ait créé, que l’esprit l’ait éclairé et que la Raison ait rendu possibles, le passage à l’acte intelligent et volontaire.

Trois pouvoirs divins, cœur, esprit, raison, ont été donnés à l’Homme par le messager créateur de l’individualité qu’est son âme. Âme, dont il peut se souvenir par la méditation et les exercices spirituels.

Alors peut-on penser que le courage est une manifestation du cœur ?

Oui, si l’on accepte l’idée que l’énergie vitale est tapie dans l’organe ordonnateur et pulsateur de la vie et de la survie.

Ainsi le courage serait la manifestation énergétique, consciente ou non, pour survivre. Le philosophe Spinoza ne nous encourage-t-il pas à « vivre et persévérer dans l’être. » ( Cf le concept du conatus de Spinoza)

L’instinct de conservation est chez l’Homme prioritaire. Que la survie lui soit propre, celle de ceux qu’il aime, ou encore celle de son idéal spirituel vis à vis de l’Éternité. Il s’agit là de la vie éternelle. Vie sans début ni fin, par opposition à la substanciation momentanée de l’Énergie créatrice, qui s’objective dans le corps et son autonomie provisoire.

Tous les jours la mort se manifeste devant nous, nous rappelant notre inévitable destin terrestre.

L’énergie vitale rappelle en nous, ses dépositaires, et à chaque moment, combien la vie est fragile et provisoire.

Cette vie fragile et provisoire est en permanence menacée par la dépendance et l’hostilité potentielle de l’environnement énergétique extérieur, physique et humain.

Privation d’énergie par la famine, le jeûne éducatif, l’accident, la maladie, la mort des siens, le vieillissement, ou encore la guerre témoignent et nous rappelle l’omniprésence du Mal, hostile et meurtrier. Une des figures modernes de l’effondrement d’énergie interne est le Burn out. Il résulte des excès de contraintes extérieures face aux énergies intérieures disponibles méconnues ou devenues insuffisantes face à l’adversité. Peut-être trouve-t-on là ce qu’on cite comme l’énergie du désespoir. Celle qui révèle l’héroïsme conscient ou inconscient.

Le courage ne peut même plus être mobilisé par la volonté puisqu’il n’y a plus de ressources énergétiques intérieures. Il faut mourir ou se suicider.

Ainsi, il apparaît à l’évidence que la vie face aux menaces multiples, prévues ou imprévues, est risquée. Pour la prolonger nous comptons sur l’aide des autres en commençant par celle de ses parents, sur la Nature nourricière et, plus récemment, sur la Science.

Force est de constater, de fait, que face à l’aléa destructeur, peu d’assurances extérieures nous protègent, ni nous, ni les nôtres.

En conséquence, il nous appartient d’être personnellement vigilant, de comprendre l’environnement en permanence, et de disposer d’une volonté de survie personnelle ou collective. C’est cette volonté de survie pour soi-même, pour ceux qu’on aime, pour son idéal, libère le courage. Le courage de ne pas être passif, de ne pas subir, d’être à ses yeux ,non un être indiffèrent, ni un lâche, mais un Homme de foi, libre d’action, préférant le risque de déception, de blessure ou de décès, à la mort certaine, de lui-même ou des siens. Le courage et la permission d’agir, voire de lutter, est le pari volontaire de briser l’adversité mentale ou physique qui menace notre existence. Cette permission d’agir relève-t-elle d’un libre arbitre personnel ou d’une manifestation culturelle de l’inconscient ? Inconscient structuré par l’expérience personnelle cumulée et par la culture, voire la civilisation, qui l’a instruit et établi comme logiciel comportemental.

Qu’en est-il du courage que l’on considère comme une vertu humaine majeure ? Ne fait-on pas honneur et allégeance à celui qui fait preuve de courage. Pourquoi ? Et pourquoi spécialement en période de crise ou de menaces immédiates? N’est-il pas celui qui, aux yeux de tous, décide d’affronter consciemment le danger. Celui qui accepte le combat, même si l’issu en est incertaine. Face à l’adversité destructrice, qui va très certainement nous blesser ou nous tuer, l’Homme conscient et expérimenté s’engage dans la lutte, quel qu’en soit le prix et le risque personnel, avec le seul espoir de la survie. Survivre, par lui, le héros, capable de dialogue avec les lois du Cosmos, au service sacré de l’idéal de la Vie.

Vie, don inouï, prêté et incorporé en nous par les lois du Cosmos et auquel nous devons gratitude éternelle et devoir premier.

L’homme contemporain, agissant en enfant ingrat et en adulescent cédant à l’injonction permanente du : « Faites-vous plaisir ! », n’a-t-il pas totalement abdiqué cette responsabilité incombant à son statut de dépositaire d’une part de divin ? À ce que la Bible nomme L’Alliance ? (N.D.L.R.)

Le devoir premier, celui généré par la plus haute gratitude, ne porte-t-il pas le nom d’enthousiasme ?

(« En Theos », du grec ancien : se laisser habiter par Dieu )                                                                                                                                        François Lhoste